Zoom sur la sous-traitance

24 heures dans la peau d’une Femme De Chambre

En envoyant incognito notre journaliste dans un palace de la Côte d’Azur, on a voulu rendre leur honneur à ces employées que l’affaire DSK a reléguées au rang de « soubrettes ».

24 heures dans la peau d'une femme de chambre

A quoi ressemble le quotidien des femmes de chambre ?

Avant « l’affaire » des frasques américaines de Dominique Strauss-Kahn, nul ne s’intéressait à elles. Une fois la vague médiatique passée, les choses changeront-elles ? Pas sûr. On a beaucoup parlé de Nafissatou Diallo, mais très peu de la réalité de son travail.

Elle-même n’en a pas dit grand-chose. A quoi ressemble le quotidien des femmes de chambre ? Quelle est la particularité de ces employées qui pénètrent dans l’intimité des chambres des hôtels les plus luxueux ? Quel regard portent-elles sur le monde des puissants et des riches qu’elles côtoient chaque jour ?

Lorsque ces questions se sont posées en conférence de rédaction, nous avons décidé de voir les choses de plus près, de l’intérieur. Toujours bon soldat au service de l’info, j’ai opiné, dégainé la serpillière et le tablier, et j’ai appelé l’un des plus beaux palaces de la Côte d’Azur.

  • 8 heures

Quatre-vingt-quatorze chambres, trois suites, une moyenne de 2 000 € la nuit, douze femmes de chambre, un rythme impitoyable en pleine saison estivale, l’imposant et sublime Royal-Riviera, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, me fait face.

J’entre, sous le regard des portiers et des bagagistes, et me dirige vers la réception pour demander Corinne, la gouvernante. C’est elle qui va me recevoir. Une dame blonde, très chic, arrive et me fait remarquer qu’une femme de chambre ne se présente jamais à l’accueil client d’un hôtel.

Elle m’entraîne illico vers les sous-sols du palace.

Là, plus rien à voir avec le luxe silencieux du hall : ça pulse. Les ordres fusent en cuisine, les fers à repasser chauffent en lingerie, des dizaines de petites mains s’agitent.

  • 8 h 10

Dans le dédale de couloirs, je cours derrière « Madame Corinne », qui marche très vite et pénètre dans son tout petit bureau. Elle m’explique : « Une femme de chambre, dans ce type d’hôtel, doit être discrète, avoir une idée du luxe, le sens du détail et de la confidentialité. »

Elle jette un coup d’œil sur mes bras : « Vous devez quitter vos bracelets et cette montre en plastique rose ! » Je négocie pour garder ma bague « tête de mort », sous prétexte qu’elle me porte bonheur.

Madame Corinne réfléchit et accepte. « Cette bague ne fera pas envie aux clientes, ce n’est pas leur genre. Une femme de chambre ne doit jamais être plus belle ou avoir de plus jolis bijoux que les clientes. Rien en elle ne doit faire envie. Elle doit être invisible. »

(*) Pour préserver l’anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

Une femme de chambre doit être invisible

  • 8 h 30

Je suis prête pour devenir cette femme invisible, payée 8,50 €/heure pour douze chambres quotidiennes à briquer. Je travaillerai huit heures par jour.

  • 8 h 45

La lingère me tend mon uniforme – une robe grise et un tablier –, elle y inscrit mon prénom et me dit de me changer dans le vestiaire. Là, je rencontre mes nouvelles collègues : toutes noires de peau, les yeux cernés et des photos d’enfants ou de fiancés collées à l’intérieur de leurs casiers. Maria, 35 ans, est ma coéquipière. D’origine portugaise, timide et toujours pressée, elle court déjà dans les étages. Moi, derrière, je peine à pousser le chariot : vingt-deux serviettes, douze paires de draps, aspirateur et deux paniers de 130 l, c’est lourd !

24 heures dans la peau d'une femme de chambre

  • 9 heures

Il faut faire vite, un couple de milliardaires russes est attendu avec son fils de 3 ans. L’enfant est accompagné de deux nounous et doit dormir dans le noir total. Notre mission : occulter toutes les fenêtres de sa suite. Pas un filet de lumière ne doit percer, même en plein jour.

  • 9 h 30

Amanda, 21 ans, une autre collègue, d’origine cap-verdienne, est folle de joie. La cliente de la 215 lui a laissé une robe de soirée dans la poubelle.« Oui, tout ce qui est dans la poubelle est pour nous… C’est la façon des clientes de nous faire des cadeaux ! »

  • 9 h 40

Cinq princesses arabes arrivent avec seize valises. Elles ont cinq chambres, en demandent une supplémentaire pour les bagages et nous prient de déballer les malles. A genoux, avec Maria, nous alignons cinquante paires de Louboutin, classées par couleur. Maria me dit que ce luxe n’a aucun impact sur elle. « Parfois les clients sont gentils, parfois ils sont méchants. Certains n’aiment pas notre couleur de peau et demandent à la direction une femme de chambre blanche. Ils ne nous disent rien à nous, ils ne nous adressent pas la parole mais je sens leur mépris. » La gouvernante confirme : « Ils disent que la peau noire fait peur à leurs enfants. » (Sic). Consciencieuse et silencieuse, Maria astique quinze flacons de parfum en cristal et range dans quatre verres à dents les rimmels par marque.

  • 10 heures

Les chambres ne conviennent pas aux princesses, nous avons dix minutes pour tout remballer.

(*) Pour préserver l’anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

Un homme nu dans la chambre ? Ça arrive tout le temps !

  • 10 h 05

Nadia, la trentaine, noire de peau également, passe une tête pour nous aider : « Ils sont drôles ces gens, à prendre des affaires comme s’ils partaient pour toute une vie ! » Nadia rigole tout le temps, sauf quand le client luxembourgeois de la 116 est dans les parages.

« L’année dernière, il m’avait laissé 1 000 € de pourboire, et un soir il m’a enfermée dans la chambre pour que je lui fasse des trucs. J’ai réussi à m’échapper, mais il a exigé que je lui rende les 1 000 € ! Il m’a dit : “T’imagines peut-être que je te donne 1 000 € sans rien en échange ?” »

Luisa hausse les épaules : « Ça arrive tout le temps. Les clients nus sur le lit quand on entre, ils font exprès de se mettre dans de drôles de positions. Mais moi, je ne veux pas d’histoires, alors je fais comme si je ne comprenais pas ! »

Toutes les femmes de chambre ont une anecdote avec un homme nu dans la salle de bain ou dans la chambre. Devant mon incrédulité, elles se moquent de moi. « Qu’est-ce que tu crois ? Nous sommes pauvres et noires, ils sont riches et puissants, ils s’imaginent qu’ils peuvent tout se permettre avec nous. »

  • 11 h 45

J’en parle au directeur adjoint. Il n’est pas surpris. Il était au courant pour le fameux Luxembourgeois, il savait aussi que la poudre avec laquelle celui-ci se talquait le nez ne faisait qu’aggraver sa vigueur et ses velléités. Mais il semble intraitable sur ces affaires : « Quand cela arrive, nous agissons immédiatement et réglons le problème avec le client. Hélas, tous les incidents ne remontent pas jusqu’à nous, car les femmes de chambre sont très discrètes. »

  • Midi

Coquette, avec ses longs cils fardés, Mouna est fataliste : « Si nous devions aller voir la gouvernante à chaque histoire, nous n’aurions plus le temps de faire les chambres ! Parfois, les clients se machinent leur truc pendant qu’on est là. Moi, dans ces cas-là, je ressors aussi sec de la chambre, ça me met mal à l’aise ! Je sais que d’autres filles s’en fichent et restent, parce qu’elles veulent finir la chambre au plus vite. Elles font comme si de rien n’était. »

Mouna est arrivée du Maroc à l’âge de 13 ans, elle en a aujourd’hui 30, elle apprend tout juste à lire et à écrire et n’aime pas ces histoires.

(*) Pour préserver l’anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

Souvent les clients accusent les femmes de chambre de vol. A tord.

  • 12 h 30

Maria et moi courons, poussant le lourd chariot jusqu’à la 8, la chambre d’un oligarque. Il faut la faire avant 13 heures. Papiers, mouchoirs et bouteilles sont jetés à côté des poubelles, strings propres ou usagés et robes de soirée jonchent le sol, et la chasse d’eau n’a pas été tirée.

« C’est comme ça tous les jours », soupire Maria. En silence, elle ramasse robes, chaussettes, strings et soutien-gorge. Moi, je hurle quand une couche de bébé dégoûtante tombe d’un escarpin Prada.

  • 12 h 40

Au milieu de ce chaos, j’écarquille les yeux, devant un sac rempli de billets de 100 € et laissé ouvert dans un placard. Whaaa ! Malgré ses 1 300 € net par mois, Maria a l’air blasé. J’évoque le vol. Elle me dit qu’il ne lui est jamais venu à l’idée de prendre ne serait-ce qu’une petite cuillère. « Mais les clients nous accusent souvent ! Même s’ils retrouvent toujours leurs affaires. Bien sûr, jamais un mot d’excuse. »

Les femmes de chambre sont invisibles, pourtant elles sont des rouages essentiels des palaces. Une demi-heure plus tard, sous la baguette magique de Maria, la porcherie est devenue paradis. Je suis épuisée, mais il reste dix chambres à nettoyer, dix lits à faire, dix salles de bain à astiquer en un temps record.

Maria ne s’arrête jamais mais moi, je n’en peux plus.

  • 12 h 55

Elle m’accompagne pour une cigarette et me trouve bien curieuse pour une femme de chambre, je lui dévoile mon identité de journaliste. Elle murmure : « Avant l’affaire à New York, personne ne s’intéressait à nous… »

Les épouses gâtées tentent d’obtenir des faveurs du personnel masculin

  • 13 heures

Un équipier arrive en salle de repos : « J’ai encore subi les assauts de Madame T. Elle veut danser avec moi ! »

J’apprends que non seulement les hommes riches tentent d’obtenir des faveurs des femmes de chambre, mais leurs épouses gâtées aussi, auprès du personnel masculin. « Et elles sont insistantes, poursuit l’équipier. En général, elles ont la cinquantaine, elles sont avec leur mari, elles ont tout mais elles s’ennuient, alors elles se servent de nous pour se divertir. »

Le directeur adjoint met en garde son personnel contre ces dames, il raconte toujours la même anecdote, qui s’est déroulée dans le palace où il exerçait auparavant. L’histoire d’un voiturier auquel une dame faisait des avances très insistantes. Finalement, un soir, le voiturier accepte de monter dans la suite. Le mari sort de la salle de bain et propose une partie à trois, le voiturier s’enfuit.

Dès le lendemain, la dame, furieuse, explique au directeur de l’hôtel que le voiturier est monté dans sa chambre pour lui faire des avances. Caméra de vidéo dans les couloirs à l’appui, le voiturier y a laissé sa place.

  • 13 h 15

Mon téléphone bipe. C’est Maria qui m’attend, car le client de la 212 vient de téléphoner. Il a oublié sa boîte de préservatifs dans la chambre. C’est une blague ? Pas du tout. Il faut plonger dans la poubelle pour aller la retrouver.

  • 14 heures

Le lit ne plaît pas au fils des milliardaires russes. Il faut aller dans les boutiques en choisir un autre. Je fais remarquer qu’il n’a que 3 ans. Mais l’économe de l’hôtel est déjà en route pour dénicher un nouveau modèle.

  • 15 heures

Dans le couloir, l’épouse d’un riche Anglais m’interpelle pour réchauffer le biberon de son bébé. Je lui suggère le four micro-onde. Elle lève les yeux au plafond : « Je n’utilise le micro-onde que pour faire sécher mes vêtements ! »

  • 16 heures

Le nouveau lit de bébé ne plaît pas davantage à l’enfant capricieux. Il hurle. Je mettrais bien l’affreux jojo au coin dans son « obscure » chambre, mais les parents milliardaires ont la cote, tout le monde s’attendrit.

Déjà fracassée de fatigue, je descends à la lingerie mes lourds paniers de serviettes trempées (pourquoi les serviettes des clients sont-elles toutes trempées, c’est un mystère !) et je croise l’économe, qui repart en quête d’un lit de bébé en forme de Mickey.

(*) Pour préserver l’anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

24 heures dans la peau d'une femme de chambre

Les affaires laissées par les client reviennent à l’employée qui s’est occupée de la chambre

  • 17 heures

J’ai le dos cassé à force de me plier en deux pour border les lits au carré, les genoux abîmés par les sols des salles de bains à récurer. Les yeux de Maria se mouillent lorsqu’elle me dit qu’elle a deux enfants à élever, que sa vie n’est pas rose et qu’elle aurait préféré devenir coiffeuse.

Nous nous faufilons dans la 12, les clients s’absentent quinze minutes, nous en avons quatorze pour faire la chambre.

Leurs exigences sont écrites noir sur blanc dans leur “cardex”, la fiche des bons clients : « Oreillers en plume, fleurs dans la suite et ne jamais croiser une femme de chambre. »

  • 17 h 10

Mouna aimerait bien finir sa journée, elle a deux heures de route pour rentrer, mais les clients de la 14 ne quittent pas la chambre. Du coup, elle ne peut pas y entrer. « Ce sont des gens difficiles et pas très aimables, qui demandent chaque soir un room service pour leur chien ! »

  • 17 h 50

Maria me raconte que, dans un an et un jour, les douze pièces de la bagagerie Vuitton laissées dans une chambre dont elle s’occupait lui reviendront.

Les clients les ont abandonnées : l’un des bagages était un peu abîmé, ils ont préféré tout racheter. C’est la coutume dans l’hôtel, les affaires laissées par les clients reviennent à l’employée qui s’est occupée de la chambre. Paires de chaussures, ordinateurs, stylos Montblanc… la plupart des femmes de chambre attendent leur « un an et un jour ». Une consolation hasardeusepour ces femmes de l’ombre en proie aux caprices des riches de ce monde.

  • 18 heures

Le dos courbé par la fatigue, Nadia et Maria s’en vont, comme elles sont arrivées : par la porte de service. Moi, j’ai la chance de retourner à ma vie privilégiée ; elles, une seconde journée les attend : les enfants à éduquer, le linge à laver, le repas à préparer, la maison à nettoyer.

Le fardeau de leur tablier ne les quitte jamais.

(*) Pour préserver l’anonymat des personnes, les prénoms ont été changés.

Marie Claire

A la Une, Emploi, Groupement d'Employeurs, Hôtels