Je suis Réceptionniste

Je suis Réceptionniste

Je suis Réceptionniste

 

Bastien, réceptionniste de nuit dans un hôtel de luxe, 1 824 euros par mois. A 21 ans, Bastien ne laisse rien au hasard et sait où part chaque euro qu’il gagne. Des viennoiseries à son plan épargne logement, il détaille ses dépenses à Rue89.

Je suis Réceptionniste

Bastien nous avait envoyé ce mail court (et alléchant) :

« Bonjour, je serais intéressé pour ouvrir mon porte-monnaie. Je suis réceptionniste de nuit en hôtellerie de luxe à Paris. Bonne journée à vous. »

Un hôtel. La nuit. On a imaginé des choses folles, des histoires de sexe, de meurtres. Si c’est que vous recherchez aussi dans la lecture de ce porte-monnaie, passez votre chemin.

Au début, il voulait être pâtissier

Bastien (ses supérieurs ont préféré qu’il reste anonyme) travaille de 23 heures à 7 heures du matin et même s’il y a « moins de flux » la nuit, il se tient disposé à recevoir des clients. Mais il passe surtout beaucoup de temps dans une salle derrière le comptoir :

« On a tout un travail administratif à faire. On fait la clôture journalière, on examine toutes les factures, on a des rapports à faire pour la direction générale. »

D’origine toulousaine, il est arrivé derrière ce comptoir par un étrange biais : sa grand-mère. Ils faisaient des gâteaux ensemble. Elle lui a donné le goût de la pâtisserie. Il a voulu en faire son métier, mais s’est vite ravisé :

« J’ai fait un stage qui ne s’est pas hyper bien passé. Le patron était bien mais entre employés, c’était dur… On me confiait des tâches rébarbatives et du coup, j’ai bifurqué vers la réception. »

« Les couples japonais ne dorment jamais dans le même lit »

Aujourd’hui, Bastien se plaît à Paris, il aime la ville et sait qu’ici, son métier sera forcément plus riche. Plus de tourisme. Plus de choses à apprendre :

« Les couples japonais ne dorment jamais dans le même lit. Si on leur réserve une chambre avec un grand lit, on crée de la déception. A la fois, sur le coup, ils ne se plaignent jamais, ils se plaindront après. »

En BTS déjà, après son lycée hôtelier, on lui avait appris à ne pas regarder un Japonais dans les yeux (ce serait impoli), à être amical avec un Américain, mais certainement pas autant avec un Allemand.

Voilà pour le côté cool. Son travail n’en est pas moins pénible. Il dort le jour, quand tous les bruits sont permis. Il faut se faire aux perceuses, aux voitures, à la musique des voisins.

« Les jours de repos sont cruels »

Il dit des jours de repos qu’ils sont « cruels » :

« Il faut rebasculer en mode jour, si on veut faire des choses, mais c’est dur. On n’a pas le temps de se remettre. »
Bastien parle de la pénibilité de son travail. Lui qui a voté Mélenchon et blanc au deuxième tour de l’élection présidentielle (« Hors de question de voter Hollande ») espère que la pénibilité de son travail sera prise en compte au moment de prendre sa retraite.

Elle est pourtant loin. Bastien a 21 ans. Il était encore en train de passer ses écrits de fin de BTS quand il a été embauché dans l’hôtel parisien, où il travaille aujourd’hui depuis mai 2012.

L’amour des chiffres

Dans ses e-mails, il avait l’air plus vieux. On a rencontré un garçon jeune finalement, mais d’un sérieux vertigineux. Il compte chacun de ses sous. Fils d’un artisan « en train de devenir agriculteur » et d’une contrôleuse des impôts, Bastien a toujours aimé « les chiffres ».

A 10 ans, il regardait par dessus l’épaule de sa mère quand elle faisait les compte de l’ancienne entreprise de jardinage de son père :

« Elle utilisait Money, un logiciel Microsoft dans les années 2000. C’était un livre de compte sur ordinateur et elle pointait toutes les opérations de compte courant pour faire la comptabilité de l’entreprise. J’adorais ça, regarder ce qui rentre, ce qui sort, combien on peut dépenser. J’ai appris à faire un budget comme ça. »

Il fait donc des comptes stricts et s’il a voulu nous les dévoiler, c’est qu’à son goût, on ne parle pas assez librement d’argent dans le milieu de l’hôtellerie.

Revenus : 1 824 euros par mois

Salaire : 1 640 euros net par mois
En 2013, son salaire a changé. De janvier à mai, il a gagné 1 500 euros net en travaillant de jour. Puis son salaire est passé à 1 715 euros quand il est devenu réceptionniste de nuit. Un salaire qui inclut un plan épargne d’entreprise (18 euros), une mutuelle obligatoire (12 euros), le remboursement de son pass Navigo (28,33 euros), une prime de caisse (50 euros qu’il touche chaque mois sauf en cas d’erreur dans sa caisse) et une prime de nuit (200 euros par mois).

En lissant les deux salaires, en 2013, Bastien aura gagné 1 640 par mois.

Avantages : 184 euros par mois
Entre la prime de participation et d’intéressement (67 euros par mois), son treizième mois qui revient à 85 euros par mois, et une prime de surclassement (32 euros par mois), Bastien gagne 184 euros supplémentaires chaque mois.

Dépenses fixes : 1 000 euros par mois

Loyer : 590 euros par mois
Il a choisi son appartement sans le visiter, sur des photos. En plein écrits de son BTS, il voulait se débarrasser de ce fardeau rapidement. Avec 14m2, il a la même surface que sa chambre, chez ses parents, à Toulouse. Il aurait pu avoir plus d’espace en se mettant dans une coloc, mais les annonces l’en ont découragé :

« Ça m’avait bien fait rire. “Homme 66 ans recherche colocataire, femme uniquement. 18-25 ans”. »

Charges : 20 euros par mois
L’eau froide est collective.

EDF : 49 euros par mois
« Je me suis fait une belle surprise parce que l’ancien locataire n’avait pas de machine à laver. Je me suis donc pris un petit rectificatif et je suis passé de 25 à 49 euros par mois. »

L’hiver dernier, il n’a pas utilisé le chauffage. Il n’est pas frileux et la chaleur des autres appartements lui a suffi :

« Je suis habitué depuis tout petit, j’ai grandi dans une ancienne ferme, mes parents payent 400 euros d’EDF. En température constante, la maison est à 17°C… »

C’est l’été qu’il souffre. Impossible de refroidir l’appartement. Même avec un ventilateur toute la journée.

Assurance habitation : 6 euros par mois
Assurance accidents de la vie : 10 euros par mois
Bastien a « grandi trop vite » et a hérité de cette hâte un problème aux genoux :

« Mon cartilage ne s’est pas transformé en os et du coup, je me déboîte les rotules. »

Même s’il a été opéré en 2010, lui qui passe « huit heures en réception » souvent debout et penché sur l’ordinateur ou encore à piétiner préfère être prévoyant :

« Si jamais je venais à faire une chute dans les escaliers parce que j’ai mes problèmes de genoux, et que je sois forcé à une ITT [incapacité totale de travail, ndlr], je pourrais avoir recours à ça pour avoir un complément au niveau de la Sécu. »

Téléphone portable/Internet : 69 euros par mois
Une offre qui comprend pleins de choses : son « enregistreur de disque dur », la location de sa box internet, les 2 Go sur son smartphone, des appels illimités vers fixes et mobiles depuis la ligne fixe et son portable.

Crédit à la consommation à la Fnac : 66 euros par mois
Bastien a craqué. Il s’est offert un iPad et un appareil photo. Il le dit avec le sourire des enfants qui savent qu’ils ont fait une bêtise. Pourtant, c’est un achat bien pensé :

« Je pars en Argentine en décembre, j’avais pas envie de me trimballer avec un portable pour prendre des photos. »

Il remboursera son prêt en dix fois sans frais, un avantage que propose la Fnac à ses adhérents.

Crédits bancaires : 142 euros par mois
Quand il a emménagé, Bastien a dû meubler son nouvel appartement :

« La banquière a juste accepté de me prêter pour la caution et le loyer. Donc j’ai dû encore faire des crédits pour mettre un clic-clac, une machine à laver, m’acheter un meuble… »

Il a donc emprunté 1 200 euros, soit 55 euros à rembourser par mois et qu’il aura terminé de payer en mai 2014. Puis, parce qu’il était dans le rouge et qu’il en avait marre d’excéder son découvert autorisé, il a souscrit à un nouveau prêt : 2 000 euros, soit 87 euros par mois jusqu’en mai 2015.

Frais bancaires : 11 euros par mois
Il a choisi une carte American Express pour ses facilités de paiement et dit que c’est un crédit à la consommation déguisé. Toutes ses dépenses avec l’« Amex » sont débitées à la fin du mois suivant.

Rarement en découvert non autorisé, Bastien a ses petites combines pour y échapper. Emprunter 100 euros de temps en temps à sa sœur, qu’il lui rembourse avec cinq euros d’intérêt, ou encore jongler entre ses trois différentes banques :

« Ne jamais être marié avec la même banque, ça c’est obligatoire. J’en ai trois et j’en quitte une à la fin du mois, une banque en ligne qui ne me donne pas satisfaction. »

Il parle affectueusement de sa sœur, tout le contraire de lui, dans son monde. En train de devenir agricultrice – elle va travailler avec leur père – et qui ne sait pas du tout gérer un budget, selon lui.

« Les dates de valeurs, elle ne sait pas ce que c’est… »

Il y a un petit côté Schtroumpf à lunettes dans ses mots. Mais Bastien a surtout envie de ne pas se faire rouler par les banquiers :

« La dernière fois que je l’ai vu, mon banquier a commencé à me baratiner pour me vendre des produits bancaires, je l’ai arrêté tout de suite. »

Carte de transport RATP : 33,50 euros par mois
Son entreprise lui paye certes une partie de son pass Navigo, mais il reste encore 33,50 euros à la charge de Bastien.

Hébergement de son site internet : 2,50 euros par mois
Il paye chaque mois, pour son compte de messagerie et avoir un site professionnel hébergé :

« Ça me permet d’avoir mon CV en ligne, c’est une vitrine professionnelle. »

Impôts : 0 euro
Parce qu’il a commencé à travailler en juin 2012, Bastien n’est pas encore imposable.

Taxe habitation : 34 euros par an, soit 3 euros par mois

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Les dépenses fixes de Bastien

Dépenses variables : environ 770 euros par mois

Coiffeur : autour de 15 euros par mois
C’est un passage obligatoire et régulier pour Bastien, en contact avec les clients chaque jour :

« Je n’ai pas le droit aux cheveux longs. »

Courses : environ 240 euros par mois
Chaque mois, le jeune homme fait une commande en ligne. C’est bien pratique car il vit au sixième étage. Il dépense entre 150 et 180 euros. Les premières commandes étaient un peu chaotiques :

« Je n’arrivais pas à gérer mes courses, à me rationaliser sur la bouffe, je faisais trop de gaspillage. Avec mes parents, ma sœur jumelle et ma grand-mère, je suis d’une famille de cinq. Je prévoyais trop… »

A cette commande, il ajoute aussi l’achat de produits frais, des légumes, les baguettes, etc. Et pour certains produits, il fait même des achats à Toulouse, car il a constaté des écarts non négligeables. 50 centimes sur le gel douche, 1,50 euro sur la mousse à raser, 5 euros sur les lames de rasoir :

« Ici, je paye 28 euros les lames, là-bas c’est 23. Vu que je fais quand même six à huit lames par mois, je préfère les acheter à Toulouse, quitte à passer pour un terroriste dans l’avion… »

Sorties : environ 200 euros par mois
Pas de copine, Bastien a tiré un trait (temporaire) sur sa vie sentimentale. Il dit qu’elle passe après sa sieste. Sa dernière histoire s’est terminée à Toulouse. C’est donc avec ses collègues qui sont aussi ses amis que Bastien va au cinéma, au restaurant et au théâtre :

« On essaye de faire une sortie culture par mois avec eux. »

Ils sont allés à l’Olympia deux fois. Il a vu Audrey Lamy, Max Boublil, une comédie musicale cubaine, « Soy de Cuba » ou encore « Le Clan des divorcées ».

Mais s’il voit son budget flancher, il avise rapidement :

« Je fais des comptes assez stricts. Je sais si je peux me permettre des restaurants ou pas ce mois-ci, et quel budget j’aurai pour ça. »

Voyages : 275 euros par mois
Bastien essaye de rentrer à Toulouse régulièrement, une fois tous les mois et demi. Il y a sa famille et des engagements :

« Si j’étais resté sur ma ville, Saint-Lys, je serais peut-être rentré au conseil municipal. Au CMJ, le conseil municipal des jeunes, j’ai fait deux mandats. Ensuite, j’ai été délégué de quartier. Quand j’étais petit, il n’y avait pas de centre aéré, c’était mort, il n’y avait vraiment rien à faire. Je me suis toujours dit qu’il fallait faire bouger ma ville.

A toutes les manifestations, je demande des jours à mon employeur pour rentrer. Et je fais encore partie du comité des fêtes de ma ville. »

Carnaval, feu de la Saint-Jean, fête locale, Bastien ne rate rien.

Il a aussi des projets de voyage qui l’animent (grand sourire quand il en parle) mais qui vont lui coûter de l’argent. L’Argentine en décembre, huit jours au Canada dans l’année, et plus tard encore, Hawaï.

Dépenses diverses : 40 euros par mois
« En majorité des viennoiseries en rentrant du travail le matin, un ticket de métro pour aller jusqu’à Orly par ci, par là, des dépenses pour des repas improvisés chez moi, des soirées raclette, lasagnes, crêpes… »

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Les dépenses variables de Bastien

Les dépenses variables de Bastien
Epargne : 88 euros par mois

PEL : 48 euros par mois
Il a ouvert un plan épargne logement dès le début de son CDI. Idéalement, Bastien aimerait bien devenir propriétaire mais pour l’instant, ce rêve est lointain :

« J’ai cherché à être propriétaire… Illusion perdue : ma banquière m’a dit que j’aurais droit à 110 000 euros de prêt, ça ne fait même pas un 6m2. »

Assurance vie : 40 euros par mois
Bastien a souscrit à une assurance vie en 2010. En réalité, il l’utilise comme une épargne :

« Je savais très bien qu’en venant à Paris, je pourrais pas faire le fou. J’ai des collègues à moi qui vivent chez papa-maman et qui claquent tout leur salaire. Moi, je mets de côté. »

 

Pour compléter cet article de Rue 89, voici parue sur le groupe Facebook “Tu sais que tu es un Réceptionniste” la publication de l’un des membres de ce groupe.

 

“JE SUIS RECEPTIONNISTE”
Je suis formée en comptabilité, relations publiques, économie, informatique, bâtiments et renseignements.

Bien sûr que je trouve la réservation que vous avez faite il y a 6 ans, même si vous ne connaissez pas le n° de confirmation et croyez l’avoir faite sous le nom qui commence par …’x’ !
Il n’y a aucun problème pour moi de vous réserver 7 suites non fumeur côté piscine, avec portes communicantes et, dans chaque, deux lits King Size, 4 lits supplémentaires et, bien sûr, 2 lits bébés. J’avoue que c’est de ma faute si notre hôtel ne possède pas de plateforme pour hélicoptères.

JE SUIS RECEPTIONNISTE. On peut exiger de moi que je parle toutes les langues. Il est évident pour moi que si vous réservez pour vendredi, vous voulez dire samedi. Ma Direction m’a confiée toutes les informations financières et décisions et, bien sûr que oui, je peux vous dire pourquoi la facture de mars 1987 contient 25 centimes de téléphone alors qu’il est évident que vous ne l’utilisez jamais.
Je comprend également que votre Société soit une grosse entreprise de laquelle dépend l’existence de notre hôtel.
Oui, je ment en disant que je n’ai plus de chambre disponible. Il n’y a aucun problème pour moi de construire quelques chambres en vitesse et, cette fois, je vous assure que je n’oublierai pas la plateforme pour hélicoptères !

JE SUIS RECEPTIONNISTE. Je suis capable de faire 3 check-ins, 2 check-outs, prendre des réservations, passer 15 appels et…de plonger dans le WC de la 221…tout en même temps.
Je sais toujours où se trouvent les meilleurs restaurants végétariens, casher et mongols. Je sais très bien ce qu’il y a à faire et à voir en 15 minutes sans dépenser de l’argent et je prend personnellement la responsabilité pour le repas dans l’avion, les bouchons, les pneus crevés sur votre voiture de location et l’économie nationale, tant qu’on y est.
Je comprends tout-à-fait que vous pensez avoir fait votre réservation chez nous. Les gens nous confondent souvent avec le ‘Lucky Desert Hotel’ en Australie. Bien-sûr, je peux vous donner une chambre ‘deluxe’ et évidemment, je vous fais un prix spécial de 20 Euros parce que vous êtes membre du Club de Belote de Sainte Marie la Vierge.
On attend de moi de sourire, charmer, réconforter, vendre cher et bon prix (et de savoir quand quoi…), de chanter, de danser et… d’installer l’imprimante de votre ordinateur.
“BREF, JE SUIS RECEPTIONNISTE”

 

Rue 89

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