Turbulences entre les start-up du travail temporaire et les acteurs de l’intérim

Turbulences entre les start-up du travail temporaire et les acteurs de l’intérim

Apres la requalification des contrats autoentrepreneurs en CDI et la condamnation récente à Paris à verser 30.000 euros à un ancien autoentrepreneur,  le ton se durcit et cela va faire jurisprudence. Dans le colimateur, les donneurs d’ordres qui utilisent des autoentrepreneurs, pour les services extras et banquets.  
Les plateformes de mise en relation entre travailleurs indépendants et entreprises, notamment consacrées aux missions peu qualifiées, se heurtent aux professionnels de l’intérim, qui défendent leur modèle social.

Contentieux, contrôles Urssaf et inspections du travail… Les coups pleuvent sur les jeunes pousses qui mettent en relation travailleurs indépendants et entreprises. Au point d’en pousser certaines à changer leur modèle, en attendant que les autorités publiques tranchent sur le sujet.

Le ton s’est durci. En quelques mois, le combat qui oppose les plateformes de travail temporaire sur les métiers peu qualifiés et les acteurs historiques de l’intérim est monté d’un cran. Contentieux, contrôles Urssaf et inspections du travail, l’ensemble de l’arsenal a été déployé pour forcer les startuppeurs engagés sur ce secteur à rentrer dans le rang. Quitte à fragiliser leur entreprise au profit de leurs concurrents étrangers, comme en témoigne Florent Malbranche, PDG de  Brigad, une start-up spécialisée dans les missions temporaires dans l’hôtellerie-restauration et l’événementiel : « Ces assignations ou mises en demeure ont pour conséquence de faire fuir les investisseurs et peuvent, ce qui s’est passé dans notre cas il y a deux ans, mettre à mal un processus de levée de fonds. Le pire reste que cela favorise indirectement la concurrence américaine ou asiatique qui, pendant ce temps-là, se développe à toute vitesse et ne tardera pas à venir en Europe et en France. »

Du côté des acteurs historiques, c’est désormais  Prism’emploi qui porte le glaive . Le syndicat qui regroupe les professionnels du recrutement et de l’intérim estime que les startuppeurs ne comprennent pas les particularités du métier, qui consiste à protéger aussi bien les travailleurs intérimaires que les salariés en CDI. « Le travail humain n’est pas une marchandise comme les autres, explique Isabelle Eynaud-Chevalier, déléguée générale de Prism’emploi. Les acteurs du travail temporaire ont pris des dispositions financières importantes pour assurer la protection des intérimaires. »

La représentante du secteur, qui pesait 20 milliards d’euros en 2019, se défend d’être à la manette des contentieux en cours, comme celui qui oppose  Staffmatch à Brigad, mais se définit comme « non éloignée » de l’affaire. Une affaire qui repose sur une accusation de  concurrence déloyale pour laquelle Brigad a gagné en référé puis en appel, alors qu’un pourvoi en cassation a été déposé.

Turbulences entre les start-up du travail temporaire et les acteurs de l’intérim

Changement de modèle

L’autre effet de la pression organisée par les acteurs historiques est d’avoir fait changer de modèle certaines start-up, comme  Gofer ou  Side . « Le free-lance protégé s’appelle un intérimaire », tranche le fondateur de Side, Gaspard Schmitt. Un véritable changement de discours chez  Side , mais sur les métiers liés aux services clients, à la logistique ou à la distribution. L’entreprise a décidé l’an passé de se muer en entreprise d’intérim, abandonnant la simple mise en relation entre indépendants et entreprises. Un pivot qui n’a, selon le fondateur de la jeune pousse, rien à faire avec d’éventuelles pressions. « Nous n’avons jamais eu d’échanges avec l’Urssaf, ce n’est pas ça qui nous a fait changer d’avis, assure Gaspard SchmittC’est un choix de positionnement stratégique, pour des raisons juridiques et sociales. » Créée en 2016, la start-up s’est heurtée au risque de requalification sur les emplois qu’elle pourvoyait, car ces derniers étaient occupés, au sein des mêmes entreprises, par des personnes en CDI.

Les chiffres clefs  33 % : C’est le coût supplémentaire d’une mission effectuée en intérim face à une simple mise en relation entre un indépendant et une entreprise. 22,4 % de marge en plus pour les plateformes par rapport aux entreprises d’intérim. 14 % : le gain réalisé par une entreprise qui fait appel à une start-up de mise en relation plutôt qu’à un acteur de l’intérim. Source : Prism’emploi

Side évolue ainsi désormais sur  le modèle qu’Iziwork a choisi dès sa création, en 2018. « Nous avons fait le choix de travailler avec les intérimaires plutôt que les free-lances car c’était la meilleure option à la fois pour les salariés et les entreprises, estime son fondateur, Mehdi Tahri. Aujourd’hui, 92 % du travail en intérim concerne le travail peu qualifié », estime son fondateur, Mehdi Tahri. Ce jeudi 16 janvier, l’entrepreneur annonce un développement de son modèle d’affaires : en plus d’être une agence d’intérim numérique, la start-up va donner la possibilité à des indépendants d’utiliser sa solution pour développer leur activité, avec un partage des recettes à la clef.

 

Combiner protection sociale et croissance

Brigad, lui, campe pour le moment sur ses positions. « Il faut plutôt désormais penser la V2 du statut d’autoentrepreneur qui répond à une aspiration générationnelle », assure Florent Malbranche. Un dialogue qui implique une prise de position des autorités publiques. Prism’emploi assure avoir calé sa « doctrine sur celle de l’administration du ministère du Travail ». Tandis que du côté du secrétariat d’Etat en charge du Numérique, Cédric O tente de préserver les deux parties : « Encourager l’innovation et ses acteurs ne doit pas conduire à précariser davantage les emplois de certains secteurs. Le travail mené dans le cadre du pacte productif doit permettre à la fois d’identifier les secteurs adéquats et d’étudier les évolutions de réglementation pertinentes. Nous veillerions à préserver les plateformes qui contribuent à créer de l’emploi et de la valeur. »

De son côté, France Digitale, le lobby des start-up et des investisseurs, est catégorique : il faut défendre les plateformes qui mettent en relation les indépendants et les entreprises, créatrices d’emplois. « Arrêtons les contrôles et les requalifications sauvages », demande Marianne Tordeux, directrice des affaires publiques de France Digitale. Le lobby va militer pour un  « RGPD social », soit « une norme européenne qui s’appliquerait à toutes les plateformes qui opèrent avec des travailleurs indépendants, afin de leur donner accès aux minima sociaux, aux mutuelles, etc. », énumère-t-elle.

 

Extracadabra lève 1,5 million d’euros
Active sur le même modèle que Brigad, la jeune pousse Extracadabra annonce avoir levé 1,5 million d’euros, auprès de sa communauté de restaurateurs qui ont investi à travers Sowefund, ainsi que de Side Capital et de BPI Tourisme. Cette levée devrait lui permettre de « consolider les bases » de son modèle à double face : d’un côté, la jeune pousse met en relation indépendants et restaurateurs, comme le fait Brigad, et de l’autre, elle propose un jobboard qualifié afin de provoquer des embauches en CDI. La start-up a, selon son fondateur Rémi Boisson, échappé « aux bisbilles avec les syndicats » grâce à ce double modèle.

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