Arnaque gastronomique à 60 millions : comment tout Paris s’est laissé séduire par un rêve trop beau pour être vrai

Chefs, agriculteurs, designers de renom : tous ont cru à la promesse de Cédric Naudon. Le documentaire « L’Arnaqueur de Paris – Mensonges & Gastronomie » raconte la chute d’une des plus grandes escroqueries des années 2010.

C’est l’histoire d’un rêve trop beau pour être vrai. Avec L’Arnaqueur de Paris : mensonges et gastronomie, Aurore Aubin, accompagnée du journaliste et romancier Paul-Henry Bizon, remonte le fil d’une histoire rocambolesque qui a secoué Paris il y a un peu plus de dix ans. Entre la place de la République et le Conservatoire des arts et métiers, un quartier s’est comme endormi, oublié dans un repli du plan de Paris. Les rideaux de fer sont baissés, quelques grossistes empilent des cartons dans des boutiques sans vitrines.

Le lieu a beau être central, stratégique, on y passe vite, quand on ne le contourne pas. C’est précisément là, entre la rue du Vertbois, Volta et Notre-Dame-de-Nazareth, qu’en 2014, un certain Cédric Naudon annonce vouloir faire sortir de terre une utopie urbaine d’un genre que l’on ne fabrique plus.

Trente-six adresses dédiées à la haute gastronomie, pensées comme un écosystème vertueux, beau et exigeant. Des artisans de bouche et des restaurateurs, travaillant des produits biologiques et durables, issus de fermes sélectionnées aux quatre coins de la France. L’idée est simple et colle aux désirs de l’époque : réconcilier, enfin, la ville et la campagne.

« Il nous faisait rêver »

Le projet baptisé la « Jeune Rue », un nom emprunté à un poème d’Apollinaire, circule à demi-mot, entre gens qui savent. Chefs étoilés, agriculteurs, patrons milliardaires, tous veulent en être, convaincus qu’il s’agit, à Paris, de l’initiative la plus exaltante depuis des années. Philippe Starck écrit des textos à Cédric Naudon. Le designer britannique Tom Dixon se vexe de ne pas être tenu au courant lors de son passage à Londres. Alain Ducasse l’invite au Meurice…

Quant aux sceptiques, l’entrepreneur au foulard de soie et à la conduite sportive a déjà donné des gages de confiance. Quelques mois plus tôt, il a racheté le restaurant le Sergent Recruteur, sur l’île Saint-Louis, confié le décor au designer espagnol Jaime Hayon et les fourneaux à Antonin Bonnet, formé chez Michel Bras. Moins d’un an plus tard, l’adresse a décroché sa première étoile Michelin. Un pari audacieux qui impose le respect.

Début 2014, l’homme d’affaires – qui aurait fait fortune dans l’immobilier au Canada et dans la finance aux États-Unis – détaille enfin son idée folle à la presse. Il y a aura une poissonnerie, une épicerie, une fromagerie, une boucherie, un bar à huîtres, une pâtisserie, un glacier, un marché couvert, un restaurant sicilien, coréen…

Chaque lieu est pensé comme un rôle à part entière, confié à un artiste, à la manière d’un casting de film à gros budget, avec les frères Campana, Paolo Navone ou Michele De Lucchi à la manœuvre. Dans les extraits d’interviews rassemblés dans le film, l’homme apparaît chaleureux, souriant, malin, toujours impeccablement vêtu. Celles et ceux qui l’ont rencontré disent tous la même chose : il nous faisait rêver. On se laissait prendre à son discours, à cette vision portée par un charisme rare et une assurance hors du commun.

Au-delà des cercles de la gastronomie et du design, déjà survoltés, le projet dépasse même les clivages habituels. Anne Hidalgo comme Nathalie Kosciusko-Morizet saluent l’initiative en pleine campagne municipale. À cet instant précis, Paris donne le sentiment de renaître, sans se contenter de vivre sur l’éclat de son passé.

« Il croyait sincèrement à son personnage »

Les mois passent. Les chantiers prennent du retard, les dettes s’accumulent. La première ouverture annoncée pour septembre tient de la fausse victoire : il s’agit en réalité de la réouverture du restaurant argentin Anahi, institution du quartier bien avant la Jeune Rue. En novembre, la cantine coréenne Ibaji ouvre à son tour. Le cinéma disparaît des plans. Le marché se retrouve suspendu à un hypothétique appel d’offres municipal.

Dans le documentaire, la ligne de partage devient visible entre les salariés de la Jeune Rue. D’un côté, ceux qui veulent encore y croire, coûte que coûte. De l’autre, ceux chez qui le doute s’installe progressivement. « Pour moi, il était persuadé qu’il allait y arriver, explique Aurore Aubin, la réalisatrice. Il croyait sincèrement à son personnage et à son projet, dans une logique de “fake it until you make it”. Il pensait que son bagou suffirait à convaincre actionnaires et banquiers, que tout tiendrait. C’est ce qui rend le terme d’escroc compliqué. Puis, même s’il aspirait à un train de vie fastueux, il ne cherchait pas tant à s’enrichir personnellement. Il voulait réellement révolutionner la scène gastronomique parisienne, voire mondiale. »

Lorsqu’un proche collaborateur l’interroge sur l’absence de traces le concernant sur Internet, il répond que ce qu’il chérit par-dessus tout, c’est la discrétion. Des communicants finissent par glisser aux journalistes qu’il aurait étudié à Berkeley. En creusant, pourtant, son nom n’apparaît dans aucun annuaire d’anciens élèves. Certains disent avoir retrouvé sa trace du côté de la California State University, un établissement bien moins prestigieux, où il n’aurait pas laissé de souvenir notable. Même chose pour son passage supposé à la Bank of America : là encore, rien ne confirme qu’il y a vraiment travaillé un jour.

L’allégorie de la caverne

Les doutes s’accumulent. Les salariés se sentent impuissants, et Cédric Naudon laisse aux ressources humaines le soin de licencier celles et ceux qui n’y croient plus. La Banque publique d’investissement (BPI) annonce qu’elle ne souhaite plus participer au financement du projet, renonçant à un apport d’une dizaine de millions d’euros. L’homme si charmant des débuts change de visage. On parle d’une parole cadenassée, de pressions, de coups de sang. Le château de cartes s’effondre, et le projet ne verra jamais le jour. Il reconnaît pourtant, plus tard face caméra : « Oui, on a vu trop gros. Mais le projet avait une folie due à l’emballement général qu’il suscitait. Ouvrir un seul restaurant dans la Jeune Rue nous prend une énergie folle. J’apprends tous les jours, c’est beaucoup plus difficile que je ne le pensais. »

La bannière de la Jeune Rue est finalement décrochée. Le quartier, une fois encore, retrouve sa triste allure. « Cette histoire m’a immédiatement fait penser à l’allégorie de la caverne de Platon, explique Aurore Aubin, la réalisatrice du documentaire. Ce mythe où des hommes, enchaînés dans une grotte, ne voient du monde que des ombres projetées sur un mur et finissent par les prendre pour la réalité. Cédric Naudon, avec ce personnage créé de toutes pièces – avec ses Berluti, son Aston Martin et son bureau place Vendôme – a accumulé les signes extérieurs de richesse. Des apparences si convaincantes qu’on aurait tous pu se faire avoir. »

Aucun regret pour ceux qui ont vécu l’histoire de l’intérieur

En 2018, après avoir enterré la Jeune Rue, il tente un retour. Il lance une édition très bling, de L’Héptaméron des gourmets, la bible gastronomique d’Édouard Nignon publiée en 1919. Le prix est à la hauteur de l’objet : 8 777 euros pour les sept premiers exemplaires. Là encore, les promesses ne sont pas tenues. Pour Aurore Aubin, cet épisode dit surtout le besoin irrépressible de recommencer. Depuis, Cédric Naudon a été condamné à deux ans et demi de prison ferme et six mois avec sursis en appel.

Depuis, sa trace se brouille. La réalisatrice a tenté de le joindre par l’intermédiaire de son ancienne avocate, sans succès. Quelques récits évoquent une apparition à Paris, l’an dernier. Un passage éclair dans une galerie à Florence, rapidement interrompu. D’après ses sources, il n’aurait plus d’avocat, vivrait toujours avec sa nouvelle compagne et aurait deux enfants. Le silence est assourdissant. Aurore Aubin espère qu’il prendra contact avec elle après la diffusion du documentaire, pour mettre un point final à cette histoire.

Mais la véritable surprise ne vient pas de l’homme d’affaires volatilisé. Elle vient de celles et ceux qui ont accepté de témoigner et de raconter l’histoire de l’intérieur. « C’est sans doute l’un des retournements les plus inattendus du tournage », observe la réalisatrice. Toutes les personnes qui ont participé à l’aventure tiennent le même discours : malgré l’échec, malgré l’arnaque, elles ne regrettent pas d’avoir été là. Pour beaucoup, le documentaire a même eu un effet cathartique. Une façon de faire le deuil du projet, mais aussi de mesurer à quel point cette expérience les a marqués, et combien ils auraient aimé qu’elle aboutisse.

En un an, ils ont côtoyé de grands producteurs, des chefs, des artisans d’exception. Découvert des mondes auxquels ils n’auraient jamais eu accès autrement. Pour certains, cette aventure a ouvert des chemins professionnels inattendus. Sur le moment, ils n’avaient pas mesuré l’impact de cette parenthèse, trop courte, trop dense. Avec le recul, ils reconnaissent que quelque chose s’est joué là. La déception est peut-être encore vive, elle n’efface pas les bons souvenirs.

L’arnaqueur de Paris – Mensonges & Gastronomie est disponible depuis le 7 janvier sur Canal+. Réalisé par Aurore Aubin et produit par Federation Studios France et Imago Prod, ce documentaire de 90 minutes sera suivi, dans les prochains mois, d’une série de trois épisodes de quarante minutes consacrée à la même histoire.

Source Le Point

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