Pour le prix d’une seule nuitée, 200 dollars au total, Michael Barreto a séjourné durant cinq ans au New Yorker Hotel, en plein cœur de Manhattan. Cet immigré brésilien aux tendances complotistes affirme qu’il avait la loi avec lui. Il risque aujourd’hui la prison. “The New York Times” reconstitue son parcours.


Par un après-midi du mois de juin 2018, Mickey Barreto s’est présenté à la réception du New Yorker Hotel. On lui a attribué la chambre 2565, une chambre équipée de deux lits dont la vue sur le quartier d’affaires de Manhattan est presque entièrement bloquée par un mur extérieur. Il a payé 200,57 dollars [185 euros] pour une nuit.
Mais Barreto n’a pas libéré la chambre le lendemain matin : il y est resté cinq ans, sans jamais débourser un sou de plus. Dans une ville où chaque centimètre carré vaut son pesant d’or et où les appartements abordables sont une denrée rare, cet ancien résident de Californie [né au Brésil] avait en quelque sorte décroché le gros lot. Une bonne affaire, certes, mais qui pourrait aujourd’hui lui valoir un séjour en prison.
L’histoire de la manière dont Mickey Barreto, un homme [aujourd’hui âgé de 49 ans] qui témoigne d’un certain goût pour les théories du complot farfelues et qui n’a pas toujours le sens des réalités, a obtenu puis perdu le droit d’habiter la chambre 2565 peut paraître invraisemblable. Elle peut sembler n’être qu’une autre des histoires que raconte cet homme qui affirme, sans pouvoir le prouver, que son ascendant à la 11e génération était un cousin germain du fils aîné de Christophe Colomb. Elle est pourtant vraie.
Un hôtel inauguré en 1930
Revenons à cet après-midi d’été, il y a six ans, où Mickey Barreto a passé la porte à tambour de l’hôtel, qui donne sur la 8e Avenue, pour entrer dans le hall d’entrée au centre duquel est suspendu un lustre Art déco de six mètres de haut, clin d’œil à l’architecture géométrique de l’établissement. Au moment de son ouverture en grande pompe, en 1930, le New Yorker Hotel n’était pas seulement le plus grand hôtel de la ville : il était aussi le deuxième plus grand au monde. C’était un luxueux établissement d’avant-garde qui employait 92 opératrices téléphoniques et disposait de sa propre centrale électrique. Chaque chambre était équipée d’une radio permettant d’écouter jusqu’à quatre chaînes.
L’établissement n’exerce plus le même attrait aujourd’hui, mais il est toujours prisé des touristes pour son emplacement au cœur de la ville. Moins de la moitié des chambres peuvent être réservées et, dans les couloirs, le tapis élimé est bordé de distributeurs de boissons gazeuses et de collations puissamment éclairés. La majeure partie du bâtiment est occupée par les adeptes du révérend Sun Myung Moon [1920-2012], un messie autoproclamé qui a acheté l’hôtel en 1976 pour en faire le siège de son organisation [l’Église de l’unification, connue en France comme la secte Moon].
Même selon les standards new-yorkais, la chambre que Barreto s’est vu attribuer est petite : elle fait moins de 18,60 m2 et les lits occupent la majeure partie de l’espace. Le plancher était recouvert d’un tapis bordeaux et or. La penderie, minuscule, ne pouvait contenir que quelques vêtements. La chambre était aussi équipée d’un téléviseur 42 pouces offrant un accès gratuit à [la chaîne câblée américaine] HBO.
La nuit où tout a commencé
Au fil des entretiens que nous avons eus avec lui, Barreto a relaté les événements qui se sont produits ensuite et dont a découlé le calvaire enduré pendant plusieurs années par les gestionnaires de l’hôtel. L’homme nous a semblé parfois lucide et parfois instable. Il a dit qu’il avait parfois des attaques de panique et des crises, mais a insisté sur le fait qu’il n’avait jamais eu de diagnostic de maladie mentale, et ce alors même qu’il affirmait être le chef d’une tribu indienne qu’il avait lui-même fondée au Brésil.
La majeure partie de son histoire peut être corroborée par les dossiers compilés pendant plusieurs années par les tribunaux, mais il n’existe qu’une seule version – la sienne – de la manière dont s’est déroulée cette première soirée. Le quarantenaire raconte s’être installé avec son conjoint, Matthew Hannan, dans la chambre surplombant Manhattan. Il dit qu’avant ce soir-là, ce dernier avait mentionné en passant avoir entendu parler d’un règlement relatif aux logements abordables qui s’appliquait à certains hôtels de New York.
Les deux hommes ont allumé leurs ordinateurs et vérifié si le New Yorker Hotel était concerné par le règlement, une section peu connue de la Rent Stabilization Law, une loi de l’État relative au logement. Adoptée en 1969, la loi a institué un système de régulation des loyers partout dans la ville. Mais elle s’intéressait aussi à une série de chambres d’hôtel, situées dans de grands établissements construits avant 1969 et dont les chambres pouvaient être louées pour moins de 88 dollars par semaine en mai 1968.
La loi stipule qu’un client [des hôtels concernés] peut devenir résident permanent en demandant que l’hôtel lui consente un bail à un tarif préférentiel. Et que tout client devenu résident peut continuer de profiter des services offerts par l’établissement, à savoir le service aux chambres, l’entretien ménager et l’utilisation des installations, comme la salle de sport. La chambre d’hôtel devient, en gros, une sorte d’appartement à loyer subventionné.

Devant le tribunal du logement
Même si on peut raisonnablement supposer qu’il avait tout prévu dès le départ, Barreto affirme que l’idée n’a pris forme que lorsque son conjoint et lui sont tombés, dans leurs recherches en ligne, sur la 27e ligne d’une feuille de calcul de 295 pages intitulée “Liste des bâtiments de Manhattan abritant des unités à loyer stabilisé”.
D’après les documents judiciaires, Barreto a quitté sa chambre le lendemain matin et pris l’ascenseur jusqu’au lobby. Il a salué l’employé qui se trouvait à la réception et lui a remis une lettre adressée au gérant de l’hôtel, dans laquelle il demandait un bail de six mois. L’employé a fait venir le gérant qui, après un bref échange, lui a dit qu’il n’était pas possible de signer un bail et qu’il devrait libérer la chambre avant midi, à moins de réserver une autre nuitée.
Le couple n’a pas libéré la chambre et ce sont donc les chasseurs de l’hôtel qui se sont chargés d’en sortir leurs affaires. Barreto s’est ensuite rendu au tribunal du logement de New York, dans le bas de Manhattan, et a intenté une action en justice contre l’établissement. Dans une déclaration sous serment manuscrite de trois pages datée du 22 juin 2018, il a cité des lois de l’État, des codes locaux et une affaire précédemment portée devant les tribunaux pour faire valoir que sa demande de bail faisait de lui “un résident permanent de l’hôtel”. Il disait par ailleurs que le retrait de ses affaires de la chambre devait être considéré comme une expulsion illégale.
Lors d’une audience, le 10 juillet [de la même année], en l’absence de représentants de l’hôtel qui auraient pu contester la procédure, le juge Jack Stoller a statué en faveur de Barreto. Il n’était pas seulement d’accord avec les arguments du demandeur : il a cité la même jurisprudence et ordonné à l’hôtel de “restaurer immédiatement au demandeur la propriété des locaux visés en lui fournissant une clé”.
Locataire ou propriétaire ?
Barreto a repris ses quartiers dans la chambre 2565 quelques jours plus tard en tant que résident de l’établissement, dont il serait bientôt aussi le nouveau propriétaire. Le couple a lu et relu la décision du juge. Il n’y était fait aucune mention d’un bail ni d’une durée maximale de séjour et on ne laissait entendre nulle part qu’un loyer était dû. Un mot revenait toutefois à plusieurs reprises, celui de “possession”. Barreto avait ainsi obtenu en sa faveur “un jugement final de possession”.
Le quarantenaire a dit avoir appelé au tribunal pour qu’on lui explique ce que cela voulait dire exactement. Il a rapporté la réponse obtenue en prononçant lentement chacune des syllabes du dernier mot : “Vous n’êtes pas locataire. Vous êtes propriétaire d’un bien immobilier.”
Et comment enregistre-t-on la propriété d’un bien immobilier ? À New York, c’est au département des Finances qu’il faut s’adresser. L’ordonnance du juge en main, Barreto et Hannan se sont rendus dans les bureaux du département, dans le bas de Manhattan. Le premier a demandé à un employé de mettre la chambre 2565 à son nom, comme le ferait n’importe quel nouveau propriétaire, mais il s’est vu répondre que ce n’était pas possible, car l’hôtel, contrairement aux appartements, apparaît comme un tout dans les registres municipaux.

L’entité qui figurait dans les dossiers était l’hôtel lui-même, dont l’identifiant était le suivant : bloc no 758, parcelle no 37. En s’appuyant sur l’ordonnance du juge, Barreto a rempli les documents nécessaires pour déclarer qu’il en était le propriétaire. Il se rappelle avoir pensé :
“Si j’ai le droit d’enregistrer la totalité du bâtiment [à mon nom], alors je vais le faire.”
Sept tentatives
À New York, les changements de propriété sont consignés dans un énorme système appelé “Acris” (Automated City Register Information System), qui contient les documents relatifs à chaque bien immobilier, qu’il s’agisse de titres de propriété ou d’hypothèques. Les documents reçus chaque jour se comptent par milliers et ne peuvent être examinés individuellement par les employés du département avant leur publication en ligne.
Barreto a essayé à maintes reprises [six fois] d’obtenir un titre de propriété, mais, chaque fois, des détails techniques ont entraîné le rejet de sa demande.
Pendant la même période, les propriétaires de l’hôtel ont intenté une action en justice pour évincer ce client indésirable. Ils affirmaient que la disposition de la loi relative aux chambres d’hôtel ne s’appliquait pas à leur établissement, mais leurs avocats n’ont pas réussi à produire les documents qui auraient permis de prouver que le tarif était supérieur à 88 dollars par semaine en mai 1968. L’action en justice a été rejetée.

La septième demande de titre de propriété faite par Barreto a été acceptée. Dans l’après-midi du 17 mai 2019, près d’un an après son arrivée au New Yorker Hotel, le quarantenaire a été identifié dans le système Acris comme le propriétaire du New Yorker Hotel, un bâtiment de plus de 111 000 m2. Pourtant, le véritable propriétaire était toujours l’Église de l’unification.
“De drôles d’oiseaux”
Les démarches entreprises ensuite par Barreto ont largement outrepassé les prérogatives d’un résident permanent. Il a envoyé un courriel à un avocat de l’hôtel, dans lequel il demandait à être informé de la situation financière récente de l’établissement et affirmait qu’on lui devait 15 millions de dollars de profits. “Ce paiement est en souffrance et il est exigible immédiatement”,écrivait-il dans son message.
Quelques jours plus tard, il a demandé que le 38e étage soit vidé de ses occupants. “Je dois faire une inspection du bâtiment avec mon architecte dès que possible”, a-t-il dit. L’avocat a répondu rapidement : “De quoi parlez-vous ?” “J’ai des droits de propriété sur ce bâtiment, a répondu Barreto. C’est de ça que je parle.”

Tu Pendant que l’avocat se dépêchait d’engager les démarches pour que le titre soit retransféré à ses propriétaires légitimes, Barreto a envoyé un courriel à Wyndham Hotels and Resorts, le groupe hôtelier qui gère l’établissement, pour annoncer qu’il en était désormais le propriétaire. Un représentant de Wyndham a demandé qu’on lui fasse parvenir comme preuves une série de documents juridiques et commerciaux (ils n’ont jamais été envoyés). Barreto a aussi fait parvenir une note à M & T Bank pour demander que l’ensemble des comptes de l’établissement soient mis à son nom (ils ne l’ont pas été).
Enfin, le quarantenaire est entré au Tick Tock Diner, relié au lobby de l’hôtel par des portes doubles, pour y déposer à l’intention des propriétaires du restaurant une lettre dans laquelle il indiquait que les chèques correspondant au loyer mensuel devaient désormais être envoyés à la chambre 2565. L’un des propriétaires du restaurant, Alex Sgourgos, a reconnu Barreto. Il venait souvent manger avec son conjoint au Tick Tock, un établissement ouvert 24 heures sur 24 qui, avec ses néons, ses banquettes rouges et sa carte plastifiée, évoque les cafés-restaurants des années 1950. Il n’était pas rare que les deux hommes prennent un petit déjeuner ou commandent des sandwichs ou du poulet. “Ils avaient l’air de drôles d’oiseaux”, a ajouté Sgourgos, en précisant qu’ils payaient toujours en espèces.



